Tatouée sur canapé

Clémentine D. Calcutta

Editions Dystopic – Collection Extincio  10 €

Mai 2017

82 pages

Prologue

Je me souviens de ma fascination de quelques salons de tatouage grandioses lors de mon premier voyage à New York. J’étais avec mes parents, c’était en 2000, j’avais 13 ans. Mon histoire avec le tatouage a véritablement commencé à mes 25 ans, peu de temps après le début d’une analyse, loin des spirales à la mode technophile que j’aurais voulu faire tatouer 10 ans plus tôt.

J’écris ma vie dans des carnets intimes depuis plus longtemps encore, je livre ici le plus secret et naturel d’entre eux : mon corps.

Le tatouage est le prisme de la prise de conscience de tout ce qui clochait jusqu’alors. De mes addictions ; le tatouage est la plus saine et « douce » que je n’ai jamais eues. L’écriture de mon corps a modifié le langage de mon âme. Mes tatouages ont une dimension morale et magique, comme autant de mémos ou d’amulettes pour supporter le passé et illuminer l’avenir.

Accro à l’art, me voilà hooked on ink, addict’ des tatouages. Les deux ne font plus qu’un à la surface de ma peau, il ne fallait pas s’attendre à ce que je reste dans une demi-mesure – Maman ! Je finirai bleue !

Le dessein de cette collection idéale est aussi de rendre un hommage quotidien à mes idoles : peintres, muses, auteurs qui m’inspirent sans cesse. Mon corps est une cartographie allégorique des années qui passent.

Tatouage #1 –  Lupa

 Mot Latin signifiant « louve », la symbolique de ce tatouage annonce une thématique essentielle à ma démarche : la femme et toutes ses facettes et facéties.  La femme fantasmée et universelle : de la sainte à la sorcière en passant par la putain et la mère.  C’est mon plus petit tatouage, au ras des orteils du pied droit, on veut tous commencer par quelque chose de très discret. C’est peut-être le plus puissant : la louve, c’est moi, la solitude et les coups bas des dernières années. C’est la louve décrite par Clarissa Pinkola Estes dans son œuvre « Femmes qui courent avec les loups » : La femme archétypale, protectrice et nourricière, telle celle qui aurait recueilli les jumeaux fondateurs de la Cité Eternelle. Selon cette légende, ne soyons pas dupes : Lupa, en latin, c’est la prostituée. Après de longs séjours à l’étranger, mon débarquement dans la capitale française s’est fait sous l’emprise de jeux de séduction et de paillettes. Cette marque est une façon de tourner une page au goût devenu amer.  Le temps a passé ; la vie et la biologie me rattrapent, j’avance dans de nouvelles directions. Ce mot de quatre lettres et d’à peine trois centimètres se verra rabougri par le temps comme s’enfouissent les souvenirs.

Tatouage #2  – Sed non Satiata

Au creux de ma hanche gauche, j’ai fait inscrire le titre de ce poème de Charles Baudelaire. Un néologisme pour une soif jamais assouvie, un vice qui m’a collé à la peau. Séductrice, consommatrice effrénée d’hommes et d’expériences, repoussant les limites du corps et de l’âme – devenir Messaline.  La dimension sensuelle et sexuelle de ce tatouage est fortement revendiquée, il souligne la courbe de cette partie du corps, ligne d’arabesques noires sur le blanc de la peau.

Tatouage #3  –  Oh ! Calcutta !

 Inscrit sur « la partie la plus charnue de mon individu », telles des armoiries, ce tatouage est devenu mon nom,  mon emblème. La référence vient d’un tableau de Clovis Trouille – surréaliste outsider et provocateur –, que je récupère après avoir étudié son œuvre pour mes dernières années d’université.  Je ne fais que reproduire ces feuilles de thé partout, dans mes dessins, en logo, au pochoir…  Une fois mon postérieur orné, j’ai reproduit photographiquement ce tableau où s’étend nonchalamment une femme de dos et dont le sari chatoyant ne fait que souligner les courbes de ses reins et de son cul. Ici se poursuit la course à l’érotisation de mon corps, le symbole est très présent, mais cette fois l’esthétique prime.

Avec une dimension de « flétrissure », ces feuilles sont ma « marque » et se faneront au fil du temps, à l’unisson avec le reste de mon corps.

Deuxième séance dans ce salon de tatouage qui m’avait plu la première fois, entre les mains expertes du tatoueur.  Le tatoueur-invité cette fois-ci qui m’a piqué a été bien moins agréable, moins doux, émettant des jugements de goût quant à mes choix esthétiques et tout simplement bien moins talentueux que son affable collègue… dommage.

 Tatouage #4  –  J’ai cru voir une hirondelle

Il y a bientôt 10 ans de cela, j’étais passablement éméchée dans une rue de l’East Village à NYC. Je voulais me faire tatouer une hirondelle « New School » au goût de hipster naissant dans le milieu branché New Yorkais, c’était tentant. Heureusement, encore peu sûre de moi, j’y avais renoncé malgré les deux grammes d’alcool par litre de sang que je m’étais appliqué ce soir-là dans les pubs alentour.  Bien plus tard, au cours de mes recherches incessantes sur le surréalisme, je suis tombée sur le tableau de Toyen portant ce nom. La vie de cette femme m’accrocha, comme celles de tant d’autres femmes qui m’inspirent et dont je porte les stigmates et les hommages dans ma chair.  Le tableau éponyme m’avait pétrifiée. C’est une sorte d’abstraction surréaliste, comme une  macrophotographie du plumage doux et chatoyant d’un oiseau filant dans l’air, surplombant la Terre. Un symbole de liberté qui venait appuyer ma démarche quant au tatouage : en faire une (re)naissance, si possible avec douceur ou du moins poésie.   Ce petit ruban de typographie sur ma clavicule droite n’est pas des mieux réalisé, avec un aspect d’écriture elfique qui commence à baver. Mais comme la majeure partie de mes tatouages, je ne le vois plus. Comme mon corps métabolise l’encre, mon esprit l’a visuellement assimilé. Mais il est là et a pris sa place au fil de cette initiation à moi-même. Mon for intérieur devient marque tégumentaire et lorsque l’inconscient jaillit sur ma peau ma vie consciente se fait plus douce : une maïeutique bénéfique que je ne fais que commencer ; une rédemption par ce qui peut pourtant paraître un signe des âmes condamnées.

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