La chair

Dominique Capela

Editions Dystopic – Collection Extincio

I    Nadine de Frémont

Enfin…  soyez raisonnable… pouvez-vous nous dire, s’il vous plaît… ce que vous savez sur Armand Canis ? Nous vous écoutons…

La voix masculine était profonde  apparaissait d’abord posée  une pointe d’agacement poli par la lassitude  due à la répétition  traînait en fin de phrase D’une certaine manière  l’homme demandait à la psychiatre  Nadine de Frémont  de trahir le serment d’Hippocrate  Sa voix semblait provenir de toutes les dimensions de la grande pièce  Au milieu de celle-ci  la femme d’un certain âge se trouvait avachie et absente au monde  c’était la principale raison pour laquelle elle ne pouvait pas répondre  Son emmurement dans le silence n’était pas d’ordre éthique  le secret médical était à cet instant la dernière de ses préoccupations.

Ceux qui l’observaient ne pouvaient voir son visage   Sa tête basculée en avant tombait sur une poitrine décharnée que l’on devinait derrière la camisole   creusée par la maigreur  La filasse de ses longs cheveux gris et ternes n’arrangeait rien à l’affaire  Elle était-là   Apparemment seule  au milieu du curieux réfectoire   Elle était assise et sanglée à un fauteuil roulant  derrière une grande table en mélaminé imitant un bois sombre   Le sol était carrelé de gris  des grands carreaux  Il n’y avait pas de fenêtres  Il n’y avait qu’une large porte pleine à double battants permettant d’accéder du couloir de service à la grande pièce froide  Elle ne se souvenait pas de l’avoir franchi  D’ailleurs  elle ne se souvenait de rien… c’était un peu comme si elle s’était matérialisée-là au réveil  Il existait pourtant un autre accès  une porte dérobée sous-tenture  qu’on ne devinait qu’après une inspection minutieuse des murs sales au pourtour du miroir.

Le bois sombre de la porte principale contrastait avec la blancheur terne du décor  Elle était pourvue d’une paire de hublots circulaires telles deux yeux éteints  au travers desquels rien ne filtrait du jour ni de la nuit  Pas un bruit urbain ne permettait de situer quelque part ce décor.

La pièce était dépourvue de fenêtre  Elle était relativement haute  à peu près deux mètres quatre-vingts sous un faux-plafond entièrement constitué de dalles d’aluminium micro perforées  assombri par la poussière et la nicotine datant d’une époque où l’on pouvait encore se refiler le cancer en milieu clos d’un établissement hospitalier  Tout était triste à en crever  Jadis les murs furent blancs avant de revêtir cet aspect cassé jaunâtre  malade et passé.

Nadine de Frémont était une originale  Une adepte de la thérapie cognitivo-comportementale  Elle était à la fois freudienne et lacanienne  Inconditionnelle de Carl Gustav Jung et de Claude Lévi-Strauss  Elle avait des lubies et des passions qui n’avaient que très peu de rapports entre elles  Elle gardait précieusement la première édition de Tristes Tropiques que l’anthropologue lui avait dédicacée  Il y a longtemps  quand il était encore professeur au Collège de France  L’ouvrage était une sorte de relique sentimentale dont le dos craquelé laissait fuir  si on n’y prenait garde  les nombreux feuillets cramoisis par le temps      1955 Une édition de la Libraire Plon                       Paris Chaire d’anthropologie sociale             1959     Nadine ne tendit l’ouvrage qu’en 1980 au découvreur d’une culture vieille comme le monde  celle des Bororos  Elle avait hérité ce livre de son père  l’un des rares qu’elle ait su garder  Cinq ans après la mort du Soleil  elle le faisait dédicacé par l’éminent professeur… c’était au cours d’une longue rechute mystique                 d’une nouvelle période néo-beatnik.

Nadine était une drôle de sorcière  une possédée  En d’autre temps  on l’aurait brûlée sans même tenter un exorcisme  Toute l’attention des enquêteurs était sur elle  Ils voulaient refermer au plus vite un dossier  qui sentait l’odeur immonde de la chair brûlée et le souffre.

Cette shaman des temps modernes captait toute sorte de vibrations venues du fin fond du cosmos  c’était ce qu’elle disait                des tréfonds de la terre       de la lune… Elle captait des ondes venues d’un autre monde  elle attirait les paumés  Elle lisait sur la peau des autres les maux les plus enfouis  Une dermato-psychiatre… ou une psycho-dermatologue… voilà comment elle se définissait… parfois  Elle ne savait plus très bien qui elle était  Rien ne la définissait mieux que le silence qu’elle pouvait rompre par accident et qu’elle empruntait pour masquer ses secrets  Dans sa jeunesse  elle s’était passionnée de médecine chinoise traditionnelle  et elle se proposait pour piquer        piquer ses connaissances  ses rencontres d’un jour ou d’un soir  à l’heure où se droguer n’avait rien d’exceptionnel bien que réprouvé par la morale d’esprits conservateurs.

C’était au début des années mille-neuf-cent-soixante-dix  elle entamait ses études de médecine  Elle cherchait l’alchimie de la vie dans de drôles de pénombres où se fardaient du dernier Jour  des morts vivants étincelants comme des stars des sixties… Un peu groupie à ses heures  elle les voyait au firmament  demi-dieux du rock  suspendre leur éternité à des fils fragiles  mais tout cela n’avait plus aucune espèce d’importance  c’était il y a longtemps… dans un autre siècle… À l’époque  elle voulait transformer les âmes de charbon en âmes de lumière  Les âmes de plomb en or  Maintenant  elle avait perdu tout espoir de ramener quoi que ce soit de l’autre côte du mur de la folie  À bout de souffle  Nadine faisait comme si elle le pouvait encore  mais ne trompait qu’elle-même.

Longtemps  tirant doucement sur son mégot d’herbe  ou sirotant son Cherry  elle crut avoir le pouvoir de guérir les autres de leurs malheurs  Maintenant  elle était arrivée à un âge où elle ne savait plus exactement ce qu’elle était venue foutre sur Terre  Elle parlait aux astres  mais se perdait dans l’espace insignifiant de son cagibi  continuait de tirer sur son cône  dilapidant dans le néant les dernières illusions de sa jeunesse perdue  Dans le fond  personne ne savait grand-chose sur elle  ou presque rien…

On savait qu’elle avait perdu son père  et hérité de plusieurs propriétés  aujourd’hui vendues pour la plupart  Nadine avait gardé une maison  dans le midi  où elle n’invitait jamais personne  C’était-là le paradis où Nadine finirait ses jours  quand elle en aurait terminé de régler ses comptes avec la vie  Elle était d’une discrétion paradoxale  une muraille démesurée semblait occulter sa part d’ombre  Les quelques curieux qui aient réussi à regarder au travers d’une rare meurtrière  qui perçaient l’insondable épaisseur de son esprit sombre et dérangé    étaient saisis d’effroi et ne s’y risquaient plus jamais.

Nadine avait maintenant cinquante-cinq ans  l’âge de son père quand il décida d’en finir avec le jour  Elle se demandait combien de temps  il lui restait à elle… son crédit  son prorata temporis  Elle continuait de brûler la chandelle par les deux bouts  donnait l’impression de ne rien anticiper  Elle ne travaillait plus qu’à mi-temps  un drôle de mi-temps qui s’éternisait parfois au creux de la nuit quand il lui arrivait  comme souvent  de garder plus longtemps un patient  Entre deux  elle s’entretenait à loisir avec ceux que l’on ne voyait pas  c’est comme cela qu’elle les appelait…

Ses malades devaient parfois supporter l’illogisme des mots qui lui tombaient des lèvres comme d’obscures prémonitions  Elle faisait ses expériences… Elle divaguait souvent  certains ne revenaient pas.

Elle racontait des histoires  mais ligotée à sa chaise  elle n’en menait pas large  Dans le réfectoire abyssal de son esprit  elle laissait fuser les idées plus au moins cohérentes  que la voix ne parvenait pas à écarter  Et ça s’emballait là-dedans  il y avait toute une cohue d’invisibles qui braillait dans ses méninges déprimées (…)

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