HIVER 2051

Dominique Capela

Editions Dystopic – Collection Extincio  10 €

Décembre 2016

107 pages

I

Je m’appelle Eustache Buskes. Je regarde une mer endormie sous un lourd couvercle de ténèbres. Au-dessus de ce miroir de plomb, le ventre sombre et menaçant du ciel s’étire jusqu’aux confins de la Terre, par-delà les côtes françaises. Invisibles. Je sais qu’en face, derrière l’insondable épaisseur de l’air, les deux supers réacteurs de quatrième génération de la centrale de Flamanville-7 tournent à plein régime, et qu’Antigone le rejeton damné d’ITER[1] couve l’Apocalypse.

Depuis que les laboratoires pharmaceutiques de NanoBiotox ont investi les lieux – il y a treize mois exactement –, je m’attends au pire. Je suis dans un état d’alerte permanent, mais passif. Il y a là une forme de résignation, car en cas d’accident nucléaire, je ne saurais où aller.

La majorité des vivants vit dans la crainte et le déni. Moi j’attends comme on attend le jour après la nuit. Je guette depuis mon île, avec une certaine placidité, l’aire de lancement de notre extinction. Le feu de la terre embrassera le ciel, et puis, plus rien.

Il y a longtemps, à plus petite échelle, j’ai vécu cela, ce fut comme un avertissement, une prémonition morbide, un échantillon que vous tend le destin goguenard au rayon de l’horreur. C’était par une belle journée ensoleillée. Il y eut cet immense hélicoptère de combat – un Eurocopter EC665 Tigre, une machine de près de seize mètres de long découpant l’air à grand bruit. Il est passé juste au-dessus de moi, au ras de la crête montagneuse, avant de prendre de l’altitude. L’hélicoptère s’est élevé jusqu’à quatre mille mètres, loin au-dessus de la plaine qui s’étendait devant moi entre les Grandes-Rasses et le mont Vachais[2]. J’arpentais ce dernier par un chemin étroit et abrupt pour en atteindre le sommet. Et puis, je vis l’inconcevable, le ciel prendre feu… une sphère aussi brillante que mille soleils. J’eus tout juste le temps de fermer les yeux, et de me retourner pour me plaquer contre la paroi rocheuse.

Les secondes qui suivirent me parurent une éternité. Une explosion assourdissante me traversa de son onde. Elle me fit l’effet d’un coup-de-poing brutal au cœur. Il était comme tombé au fond de mon ventre sous l’effet de souffle. Je sentis une chaleur insupportable sur mon dos. J’eus l’impression, qu’à mon tour, je prenais feu, que l’ensemble de mes os s’était brisé ; et puis, vint cette exhalaison funeste qui me colla davantage à la paroi. L’haleine brûlante de Satan…

Quand enfin, je me décidais à me retourner, je m’aperçus, qu’au loin, la ville n’était plus qu’une tache sombre, et que tout était soufflé jusqu’à l’aplomb vertigineux des Grandes-Rasses. Les arbres couchés formaient un tapis concentrique de troncs décharnés alignés dans le sens de l’onde de choc.

Au loin, telles des nuées d’oiseaux, des débris tombaient du ciel. L’azur se vêtait dans ma direction d’une sinistre robe grise.

Au bout de quelques minutes, je ne sais plus très bien… je me décidais à marcher perclus de peur, et de cette espèce de joie métaphysique d’être toujours vivant. Peu m’importait le temps qui me restait à vivre, j’étais vivant. Je marchais à peine un kilomètre, essoufflé, je m’arrêtais pour boire une gorgée d’eau, puis des drôles de flocons se mirent à virevolter dans l’air. Il neigeait. Une neige chaude déposait sur mes lèvres, et à l’intérieur de ma bouche un goût de charbon et de pierre. Je cheminais durant des jours avec mon sac à dos que je remplissais avec la nourriture trouvée dans les habitations abandonnées. Je faisais halte dès que je voyais une ferme ou une maison. C’étaient comme des escales dans un océan de grisaille. J’avais l’espoir de trouver quelqu’un à qui parler. Tout était déserté et ma solitude prenait le goût de cette cendre tombant des nues.

Les premières habitations étaient à sept kilomètres du mont Vachais. Les gens avaient fui, ou s’étaient faits évacuer. Au bout d’une semaine et demie d’errance dans un monde dépourvu de couleur, je m’installais dans un gîte abandonné, où j’eus de quoi me nourrir durant deux semaines de riz, de pâtes, de conserves…

Aux alentours l’armée continuait de faire la chasse aux irradiés. Mon instinct me conseillait de ne pas me laisser prendre par les militaires. Ils parquaient les victimes de la bombe dans un camp circonscrit par des barbelés et de hauts miradors en structure tubulaire métallique, élevés dans l’urgence. Il s’agissait pour l’armée d’éviter toute évasion de l’enceinte carcérale. Celle-ci était constituée de grandes tentes camouflage aux nuances grises, se fondant dans un paysage damné. La géographie du camp était organisée suivant deux axes perpendiculaires, constituant les deux voies principales, sur lesquelles s’alignaient des dessertes secondaires parallèles. À l’intersection des voies principales se trouvait le centre de commandement sous des tentes plus imposantes.

Quand la pression fut retombée, je décidais de sortir de ma retraite, d’échapper à la vigilance des sentinelles, et de franchir de nuit la frontière entre le monde des vivants et celui des morts. Habillé des vêtements propres des anciens occupants du gîte, je décidais de remonter sur Paris en stop et en train. Bien plus tard, j’appris que rares furent les personnes qui survécurent aux camps de rescapés tenus par l’armée et la protection civile. La plupart moururent et furent incinérés sans que leurs proches puissent voir leur dépouille. De source officielle, l’hécatombe sans précédent était due à un virus mortel inconnu jusque-là et extrêmement contagieux. Ce fut la version abracadabrantesque donnée par les autorités compétentes.

L’hélicoptère militaire que j’avais vu contenait une bombe sale de dix mégatonnes. Sa puissance était suffisante pour rayer de la carte une grande ville de province. La France fut le premier pays de l’OTAN à être frappé par un attentat nucléaire, là où elle s’y attendait le moins. Plus tard, il s’avéra que ce n’était pas une bombe sale, mais bel et bien, une arme de destruction massive dérobée ainsi que l’hélicoptère, dans les stocks de l’armée française par des jeunes soldats depuis peu convertis à l’Islam fondamentaliste. Une pandémie de conversions se répandait chez les jeunes laissés pour compte de la géopolitique occidentale, quelque que fut leur origine. Exister c’est appartenir à une culture et une nation. Sans véritable appartenance, ils s’en fabriquaient une de toutes pièces, avec la même facilité que de commander une nouvelle paire de baskets en ligne. Ceux-là périrent de la meilleure manière qui soit, en martyrs. Ils savaient qu’ils n’auraient aucune chance d’échapper à l’explosion nucléaire qu’ils déclencheraient en larguant leur bombe. En fait, ce ne furent que des kamikazes parmi tant d’autres, manipulés par des agents du Système bien plus malins qu’eux. Lutter contre le Système c’est le renforcer, rien de moins, le néocapitalisme a toujours besoin de plus de chair fraîche, et de faux martyres pour perdurer. C’est son carburant idéologique. Le Système est une roue qui tourne sous l’impulsion du poids des morts.

Toute critique, toute attaque contre celui-ci justifie des mises à l’index, des sanctions économiques, des embargos, l’emprisonnement, des annexions, la mise en œuvre de terribles ripostes toujours disproportionnées ; le déséquilibre des forces fait avancer le monde sur le chemin du malheur des temps. D’emblée, le projet pour assurer la stabilité du Système est de faire place nette, de nettoyer la vermine. Du microcosme au macrocosme, de proche en proche, la vie d’autrui vaut toujours moins que la nôtre.

***

Arrivé dans mon deux-pièces parisien, ma décision était prise, je partirai m’installer sur une île. Je ne savais pas pourquoi, mais l’idée me rassurait.

Je vendais mon appartement et rassemblais mes rares économies. À Saclay, au Commissariat à l’Énergie Atomique, mes collègues me pressaient de questions et d’autres me fuyaient, des bruits courraient sur mon compte. Il se racontait que j’étais un survivant. Un contaminé. Je ne tardais pas à démissionner avec soulagement de mon poste de physicien. Je pris contact par internet avec un vieil homme à Guernesey, qui voulait céder sa ferme. Elle comprenait une grande grange avec un tracteur, et des étables pour ses vaches laitières, une quinzaine d’hectares de terrain – essentiellement dédiés aux pâturages.

J’achetais l’ensemble à un excellent prix, ce qui me laissa encore quelques économies pour voir venir et finir de rendre les constructions autonomes en énergie. C’était l’été 2018. L’année du basculement.

II

Aujourd’hui, au cœur de l’hiver, je regarde la mer et je me dis que je suis un Noé résigné attendant le déluge sur son arche. Une arche de soixante-huit kilomètres carrés. Guernesey. En 35 ans, l’île a perdu dix kilomètres carrés de sa superficie.

Calme et contemplatif, je bois un café légèrement aigre, sûrement périmé. Je n’ai pas de femme, pas d’enfant ; comme seuls compagnons, j’ai mes animaux. Cela me suffit. On me dit misanthrope, parce que je ne recherche pas la proximité de mes semblables, ainsi je ne me lie pas. Je crains les séparations, les arrachements.

Je pense qu’il est important de ne s’attacher à rien, quand on croit dur comme fer à une fin du monde imminente, c’est même rassurant.

Il faut écarter loin de soi toutes raisons de pleurer ; les larmes creusent les blessures de l’âme, elles ne soignent pas.

Serein, je n’ai pas peur de la mort. Elle n’est plus très loin. Le mal que je couve (…)

[1] International Thermonuclear Experimental Reactor .

[2] Lieux évoqués dans ANDREVON (Jean-Pierre), Les Retombées, Éditions le passager clandestin, Neuvy-en-Champagne, 2014, p. 6.

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